12/01/2012

L'Oligarchie des incapables

Sophie Coignard et Romain Gubert, journalistes au Point, dénoncent dans leur dernier ouvrage une « oligarchie », composée de patrons, hauts fonctionnaires, élus ou experts, qui cumulent fonctions et privilèges, se servent de l’Etat à leur profit et à celui de leurs amis et « gouvernent avec un mélange d’incompétence et de lâcheté. »

Sophie Coignard répond aux questions de France Info, 5 janvier 2012 - Extraits

« Il y a un peu plus de 20 ans, j’avais écrit un livre qui s’appelait la Nomenklatura française, en référence au monde soviétique. Les nomenklaturistes en Union Soviétique sont devenus des oligarques, en France, les nomenklaturistes français sont aussi devenu des oligarques.

Ils sont peu nombreux, ont beaucoup de pouvoir. Ils se servent de l’Etat à leur profit. Ils sont un peu incapables lorsqu’il s’agit de l’intérêt général, mais très compétents pour leurs intérêts particuliers. Ils cumulent les privilèges, et ont découvert avec frénésie la cupidité et l’argent.

Ce qui est nouveau, c’est la situation de la France. On a aujourd’hui un solde déficitaire du commerce extérieur comme on n’en a jamais eu. On a le problème de la dette, on a le chômage, ... Et on a une classe politique qui est de plus en plus loin de ces choses là.

Quand des patrons du CAC 40 voient leurs profits divisés par 5 - c’est le cas chez AXA - et que les rémunérations du PDG continuent d’augmenter, c’est ce qui s’appelle de l’impunité. La majorité des gens ne sont pas soumis à ces règles là. Ils sont soumis à des règles beaucoup plus dures.

Non, ce n’était pas tout à fait pareil avant. Autrefois, il y avait moins d’impunité. Je pense qu’il y avait moins de - comment dire ... ? - de voyous qui intervenaient dans les affaires de la République, comme on le raconte dans notre livre.

Ce n’est pas le fait de gagner de l’argent, qui pose problème. C’est cette espèce de déconnection entre, d’une part la compétence, les résultats, et d’autre part la rémunération.

Les incapables, pour moi et pour Romain Gubert, ce sont les gens qui gagnent beaucoup d’argent en faisant mal leur travail.


Sophie Coignard : « L’oligarchie des incapables » par FranceInfo

Aujourd’hui on a mille exemples. Prenons celui du patron de Dexia - que l’Etat a du recapitaliser à hauteur de 87 milliards. Et bien ce monsieur pense devenir directeur général de la Caisse des Dépôts. Après avoir fait perdre tant d’argent à l’Etat, est-ce que c’est vraiment une bonne idée que de continuer à se promouvoir ?

Il y a tellement d’exemples...

L’ancien patron de l’AFSSAPS, celui qui a pendant des années ignoré le problème du Mediator, ... qu’est-il devenu ? Secrétaire Général de l’Education Nationale... »


L'oligarchie des incapables au Soir 3 par partipirate

Sophie Coignard, Soir 3

Jusqu’à il y a 20, 25 ans les hauts fonctionnaires s’occupaient de l’intérêt général. Aujourd’hui ils sont happés par le monde de l’argent.

Non, ce n’est pas du tout : tous pourris !

En France on a une élite qui a été créée après la deuxième guerre mondiale, dans l’esprit de la Résistance, qui pendant deux générations a bien fonctionné pour l’intérêt général.

Mais aujourd’hui, elle passe trop de temps à s’occuper d’elle et n’a plus le temps de s’occuper des français...

Présentation de l’éditeur

Ils monopolisent les postes les plus importants, cumulent les privilèges et font de l’argent leur principale passion.

Ils se servent de l’Etat pour aider leurs amis, fabriquent des lois sur mesure pour leur bon plaisir et laissent le pays aux mains de bandes rivales.

Patrons, hauts fonctionnaires, élus ou experts, ces oligarques nous gouvernent avec un mélange d’incompétence et de lâcheté.

Après L’Omerta française, Sophie Coignard et Romain Gubert, journalistes au Point, révèlent vingt ans de compromissions et d’affaires cachées, qui ont permis à une caste de maintenir son règne malgré ses échecs répétés. En toute impunité.

Grand reporter au Point, Sophie Coignard a publié de nombreux ouvrages dont, Un état dans l’Etat et Le Pacte immoral). Romain Gubert est chef du service Economie du Point.

source:http://www.egaliteetreconciliation.fr/Sophie-Coignard-L-o...

26/04/2011

Le scandale des délocalisatons

« Le jour où nous voudrons pendre les capitalistes, ils nous vendront eux-mêmes la corde pour le faire. » (Lénine)

Le scandale des délocalisations

 

Bernard Gensane

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Le scandale des délocalisations
Ce livre remarquable est bien la preuve que, pour l’hyperbourgeoisie, la crise n’est pas le problème, c’est la solution.

Éric Laurent, dans le métier, on dit de lui qu’il est un “journaliste d’investigation”, c’est-à-dire … un journaliste. Un vrai.

Sa dénonciation des délocalisations, par les patronats étatsunien et français en particulier, est puissamment documentée et offre une mise en perspective exceptionnelle de ce problème économique, social et humain. Les capitalistes occidentaux ont cru qu’en délocalisant ils allaient se servir de la Chine ou de l’Inde en qui ils ne voyaient que des pays tout juste bons à fabriquer des t-shirts ou des jouets à deux balles. Ils comprennent désormais que ces pays dits “ émergents ” se servent d’eux. Même Wal-Mart, cet immense empire de la distribution qui avait fait plier les gouvernements étatsuniens successifs, est désormais soumis aux logiques industrielle et commerciale des Chinois (l’auteur consacre un chapitre édifiant aux ravages que l’entreprise des Walton a commis dans la société étatsunienne). Pourquoi la Chine ? Parce que, rappelle Éric Laurent – et c’est là une remarque frappée au coin du bon sens, ce pays a été la première puissance mondiale pendant dix-huit des vingt derniers siècles. Pourquoi l’Inde ? Parce que lorsque les Français et les Anglais (qui l’ont oublié) se disputaient ce pays au XVIIIe siècle, son économie était plus puissante que la leur. Retour des choses.

Les responsables des délocalisations ne sont pas les Chinois, mais bien le monde des affaires occidental qui, souligne d’emblée l’auteur, « ne s’est jamais révélé aussi hostile aux intérêts des travailleurs ». Les responsables sont au premier chef les entrepreneurs du CAC 40 qui ont fait passer la part des emplois en France de 50 à 32% de leurs effectifs totaux. Délocaliser, c’est commettre un “ crime de bureau ”, pour reprendre la célèbre expression utilisée lors du procès Papon. Cela signifie des salaires réduits, moins d’impôts pour financer l’éducation ou la santé, un déclin généralisé et une perte irrémédiable de souveraineté.

Au sein de l’Europe, les grands groupes pratiquent également la “ délocalisation sur place ” en important des travailleurs de pays européens à la main-d’œuvre bon marché. Comme France Télécom qui a recruté récemment des Portugais sur des contrats de deux ans. La complicité des pouvoirs publics est totale : l’Union européenne, les États, les régions financent les entreprises qui cherchent à délocaliser, avec l’argent même des contribuables. En dix ans, l’emploi industriel a baissé en moyenne de 15% dans l’Union européenne, et de 20% en France.

Le déclin des États-Unis et de l’Europe s’accélère. En 2010, plus de la moitié de la croissance mondiale a été assurée par les pays émergents, dont un tiers pour la Chine. Une des raisons de cette avancée fulgurante est que les entreprises occidentales de pointe n’hésitent pas, parce qu’elles visent le court terme, à opérer des transferts de technologie, à brader leur savoir-faire aux Chinois ou aux Indiens. C’est le cas de Texas Instruments, installée à Bangalore depuis quinze ans. Ou d’Alsthom qui a été contraint, en toute illégalité, d’abandonner une partie de son know-how aux Chinois qui vendent désormais des trains à grande vitesse à prix cassés. IBM n’est pas morte, mais elle emploie plus de 40000 salariés en Inde. Les Chinois ou les Indiens n’ont plus besoin de racheter des firmes occidentales puisque ces firmes ont « programmé leur suicide » en transférant leur recherche-développement en Asie. 60% des firmes occidentales de haute technologie ont délocalisé leurs emplois. C’est ainsi que les puces électroniques des avions F 16 sont fabriquées en Chine. Comme disait Lénine, « Le jour où nous voudrons pendre les capitalistes, ils nous vendrons eux-mêmes la corde pour le faire. »

L’auteur rappelle que le monde des affaires a toujours été fasciné par les régimes forts. Parmi d’autres étatsuniens, la famille Bush a travaillé avec l’Allemagne nazie. Ikea faisait fabriquer ses meubles en Pologne dès les années soixante. Aujourd’hui, l’Indien Tata – ressortissant d’une authentique démocratie politique – envisage d’implanter sa production automobile en Chine. Le fin du fin est d’installer physiquement une usine dans un État fort, puis, par le biais de succursales multiples et autres entourloupes légales, de localiser les bénéfices dans un pays à faible fiscalité et de déclarer les pertes dans un pays à fort taux d’imposition sur les sociétés.

Toujours en avance d’un quart d’heure, les États-Unis ont innové : non seulement les entreprises, mais également le gouvernement fédéral et les États délocalisent (Yes, they can). Lorsqu’un travailleur de l’Indiana perd son emploi, il compose un numéro officiel et, à l’autre bout du fil, un Indien (sic) lui explique les démarches à effectuer et les droits dont il peut se prévaloir. Dans les faits, cet Indien est rétribué par les impôts que paye le chômeur. C’est ainsi que les États-Unis ont perdu plus d’un million d’emplois au profit de l’Inde. En France, le nombre réel de personnes sans emploi véritable avoisine six millions. Dans un récent article (publié sur ce site même en rubrique étranger), David Macaray expliquait ici-même comment – autre retour des choses – Ikea avait fait des États-Unis une terre de délocalisation, un pays du Tiers-Monde pour le dire vite. Ainsi donc, nos sociétés sont entrées dans un cycle infernal : « En abaissant les salaires et en accentuant les délocalisations, les entreprises affaiblissent la demande intérieure. Elles n’ont pas compris qu’en se débarrassant de leurs salariés elle perdraient leurs consommateurs. » Le pire est que ces mêmes entreprises fuient à l’étranger en exigeant des subventions payées par les gens qu’elles mettent au chômage. Notre système économique en est venu à « détester ceux qui ont un emploi et plus encore ceux qui l’ont perdu. »

Les pouvoirs politiques sont complices : ils ne protègent plus du tout les travailleurs. Ils observent sans réagir les déqualifications, l’abaissement des salaires, le travail à bas coût. La politique européenne est aussi absurde que criminelle : « Elle s’offre à la concurrence internationale tout en pratiquant une politique interne de la concurrence, tatillonne, qui interdit à ses États membres de fournir à leurs industries un soutien public. Comme c’est le cas en Chine ou aux États-Unis. »

Que se passera-t-il lorsque la mariée sera devenue vraiment laide ?

 

 

notes

Éric Laurent, Le scandale des délocalisations, Paris, Plon, 2011.

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